J’ai passé mon enfance à Turin. Lucy Bubba est le nom de jeu que m’avaient donné mes copines de l’étage au dessus. Une cordelette portant à son extrémité une pince à linge me reliait à elles, via le balcon du séjour. Parfois, une installation précaire faisait voyager sur le même fil des dessins et des objets dans une boîte à chaussures. Ne pouvant pas nous voir souvent, en dépit de notre grande proximité, nous nous parlions par images interposées et construisions ainsi des histoires visibles. J’étais tour à tour grande dame prétentieuse, chevalier de la Table Ronde, Marie Curie, détective et marchande de tissus. J’ai même été Calamity Jane. Ces mondes-là je les voyais et j’y croyais.

    Récemment, quelque chose de Lucy Bubba m’est revenu. J’ai fait des sacs comme jadis je remplissais la boîte à histoires. J’ai coupé, cousu, collé et peint, dans la même insouciance, juste pour mettre ensemble matières, couleurs et bribes de vies. Je voulais saisir les images qui fluctuaient dans ma tête, les sortir de là, les faire bouger, à l’air. Une fois rendues visibles, elles ne pouvaient être que des accessoires, petites choses en plus, pour le plaisir. Ce sont mes histoires à main, indices de parcours qui voyagent sans titre de transport. Annexes mobiles, sacs pour promener pensées et souvenirs, pour les laisser s’échapper s’ils nous encombrent, tout en gardant leur trace à portée de main. Ce que nous n’aimons pas de nous même nous fait aussi; nous en débarrasser complètement nous déferait peut-être .

Voilà pourquoi j’ai fait des sacs et pas autre chose. Leur structure de contenant mobile à anses et fermeture m’a stimulée. Cela m’a amenée à expérimenter des matériaux très divers, souvent synthétiques, presque toujours « cheap ». Je les préfère parce qu’ils me permettent de refroidir l’organique, d’alléger le sérieux. Ces sacs arborent de grosses coutures, des bouts de scotch à peine masqués et quelques fausses perspectives. J’y ai trouvé le bonheur de me moquer des contraintes, au moins par jeu.